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La
connaissance approfondie d’une discipline ne peut faire l’impasse sur ses
racines. La lecture historique de l’orthodontie éclaire les grandes lignes de
séparation qui la divisent, aujourd’hui encore,
en « écoles » et en « techniques ».
Dans ce travail, les grandes étapes orthodontiques
sont marquées et replacées dans leur contexte scientifique, politique et
social. Nous avons volontairement privilégié une forme de synthèse au
détriment du recueil exhaustif qui aurait pu rebuter le plus grand nombre.
Nos remerciements vont au Pr Julien
PHILIPPE pour l’accueil qu’il a réservé à ce travail.
Au commencement.
Né au Dixième siècle à une date inconnue, Abû Al Kasim
ibn Abbas Az-Zahrawi (ABULCASIS), médecin à Cordoue, est probablement le
premier orthodontiste de l’histoire. Sept siècles avant FAUCHARD et neuf
avant Tweed, il traitait déjà l’encombrement des dents par limage ou par
extraction. Médecin à la cours d’Al HAKAM II en plein âge d’or de l’Andalousie,
il provoquait le déplacement des dents simplement en appuyant dessus avec les
doigts. Le patient, instruit de la direction à donner à la force (Al Kuwwa),
procédait à son propre traitement, guidé par le praticien, rendez-vous après
l’autre. Décédé en l’an 1013 Il a légué aux générations suivantes une vaste encyclopédie
en trente volumes, Al Tasrif, conservée à la bibliothèque royale de Rabat
et contenant quantité de schémas et de dessins techniques d’une qualité rare.
Sept siècles plus tard, FAUCHARD publie en 1728, le "Traité
des dents". Le chapitre intitulé : "Des dents tordues,
mal arrangées et des moyens, des remèdes pour les raffermir…", décrit des
moyens thérapeutiques orthodontiques : "Pour mettre une dent de niveau
avec les voisines, on pourra y réussir par l'usage des doigts, du fil commun,
de la soie, des petites plaques ou lames faites d'or ou d'argent ou d'autre
matière convenable". Ou encore
: "Si une dent mal située peut être mise au rang des autres à la faveur
de quelque espace, on redressera cette dent en la limant autant qu'il sera
possible".
Avec l’apparition du multibague, ce “limage” dentaire fut proscrit au nom
de « principes conservateurs ». A moins que ce ne fut pour des raisons plus
pratiques : on ne peut pas stripper des dents baguées. Remis au goût du jour
aujourd’hui avec la généralisation des attaches collées, ce limage devenu
“sculpture amélaire inter-proximale” ou “air rotor stripping”, avec des «
principes assouplis » est employé en routine chez l’adulte.
Le terme « orthodontie » n’existe pas encore et
les “ redresseurs de dents ” comme on aime à les appeler en ce temps là,
prenaient en charge des désirs d’esthétique. Désirs déjà assez forts pour que l’on
puisse trouver, du temps de FAUCHARD et deux siècles avant l’anesthésie, des
patients pour accepter que les dents mal placées soient redressées de force sur
la chaise du dentiste !
Déjà préoccupé par la stabilité des résultats, FAUCHARD
conseillait que ces dents, "luxées puis réduites", soient “contenues
en bonne position un certain temps”.
Les inventeurs.
A la suite de FAUCHARD, plusieurs auteurs apporteront leur
contribution.
BUNON, en 1743, conseille les extractions préventives
de dents de lait.
BOURDET, en 1757 améliore la lame métallique dont parle
FAUCHARD et la perfore de petits trous pour passer du fil réalisant ainsi les premières
ligatures d'un "arc" vers les dents.
HUNTER, 1771, est le premier à avoir l'idée d'utiliser un
plan incliné pour réduire une prognathie mandibulaire.
FOX, 1803 allonge la lame de FAUCHARD jusqu'au molaires
et surélève l’occlusion avec des blocs d'ivoire interposés entre les
molaires pour permettre le saut d'articulé. Pour la première fois, un arc
métallique relie une molaire à l’autre.
CATALAN, 1808, vestibule les incisives supérieures trop
en dedans grâce à un "plan incliné" porté par l'arcade mandibulaire.
DELABARRE, 1815, décrit un dispositif à coiffe et ressort
pour traiter les rotations unitaires.
KNEISEL, 1836, traite les prognathies mandibulaires avec
une lame en or pour sauter l'articulé et décrit la première fronde
occipito-mentonnière. Cette fronde est bien le premier "appareil
orthopédique" décrit.
La discipline émergente des "redresseurs" prend
de l’épaisseur. LEFOULON propose de l’appeler "ORTHODONTOSIE",
DESIRABODE lui préfère l’appeler "ORTHOPEDIE DENTO-FACIALE".
LEFOULON, 1841, introduit le traitement sans extraction.
Il a l'heureuse idée d'agir, à la fois, par une force élastique concentrique
(ressort lingual) et excentrique (ressort vestibulaire). Il est le premier à
obtenir une expansion maxillaire transversale.
SCHANGE, 1842, indique un ensemble d'astuces pour éviter
le glissement des fils de ligature vers la gencive.
BREWSTER, 1840, est le géniteur du premier appareil
orthodontique en caoutchouc qui n'est pas sans rappeler les outils
élastodontiques dont nous disposons aujourd’hui.
Avec SCHANGE, 1841, HARRIS, 1842, DESIRABODE, 1843, apparaissent les
premiers appareils modernes avec ancrage molaire et arc vestibulaire ou lingual
antérieur.
Beaucoup d'autres auteurs, que je me contenterais de
citer, contribueront au développement des moyens thérapeutiques de
l'orthodontiste: GUNNEL, LINTOT, 1841; CARABELLI, 1842; MAYNARD, 1843; ROGERS,
DWINELLE, 1845; TUCKER, 1850; EVANS, 1854…
En l’absence de normes contraignantes, tout est testé par
ces auteurs débordant d’inventivité. Cela va du traitement au bois d'Hickory
dont la faculté de se dilater au contact de la salive est utilisée pour créer
un déplacement dentaire à la première bague orthodontique mise au point par
SCHANGE en 1842. Portant déjà un tube soudé à la brasure cette bague attendra
pendant trente ans que MAGILL, enfin mette au point le ciment qui permettra de
la sceller !
Débarquement :
Avant la fin du 19ème siècle, outre atlantique, de grandes figures comme
Thomas Alva EDISON ou Henry FORD, Inventeurs et capitaines d’entreprise sont
des modèles de réussite pour toute une génération d’américains. Avec un tissu
technique et industriel plus performant, les américains commencent à prendre
l’ascendant sur la « vieille Europe ».
La métallurgie dans l’industrie civile en est encore au stade artisanal.
L'or était le seul matériau que l'on savait travailler de manière suffisamment
aisée et précise pour qu'il soit utilisable en orthodontie. Malgré de grandes
idées tout à fait viables aujourd’hui, l’or, trop mou, est à l’origine de
plusieurs déceptions. Cette génération d’inventeurs nous léguera de beaux
croquis !
L’un de chefs de file de l’orthodontie américaine est
FARRAR orthodontiste à BROOKLYN. En 1875 son enseignement insiste sur la fixité
des moyens d'ancrage et sur les forces intermédiaires développées par vérin. Il
pense qu'il y a une vitesse de déplacement dentaire à ne pas dépasser sans
s’intéresser encore à l'intensité des forces mises en jeu. Cette vitesse limite
de déplacement dentaire, FARRAR l'a fixée à 3mm par mois ! Les
mouvements dentaires étaient produits par une série de vis que l'on activait
régulièrement.
En 1866, KINGSLEY met au point la force extra-orale à
ancrage occipital. En 1879, il réinvente le saut d'articulé.
Le 16 octobre 1846 à Boston,
Morton réalise la première anesthésie chirurgicale par inhalation de vapeurs
d’éther et quelques années plus tard, MAGITOT re-conseille la luxation brusque et la réduction
immédiate des dents en malposition.
Dés 1881, la sémantique évolue et l’on commence par exemple
à opposer le “déplacement dentaire total” ou translation dentaire au
déplacement par version. EN 1892, CASE met au point le premier système
orthodontique permettant de contrôler les mouvements radiculaires. La “CASE
DENTAL ORTHOPEDIA” verra le jour en 1908 à Chicago pour fabriquer et
commercialiser les composants du « Case Appliance ».
Julien PHILIPPE décrivant cette période en dit: “Dans
cette époque on fait au mieux, sans règles mais néanmoins avec beaucoup
d’ingéniosité. C’est le règne de l’empirisme ”
Father of orthodontics and Mother nature.
EDWARD H. ANGLE nait en 1855. Homme pieux, Angle est un
observateur patient de la grande nature et semble faire sienne la maxime de
Victor HUGO : « la nature ne fait rien en vain ». Il désire
doter le corpus orthodontique de gênes scientifiques et d’anticorps
philosophiques. Il fonde, en 1887 à Saint Louis, Missouri, la première école
américaine d’orthodontie. Au palmarès de l’ANGLE’S SCHOOL OF ORTHODONTICS
figurent les noms de Charles TWEED, d’Alan BRODIE, de Cecil STEINER et d’autres
illustres prédécesseurs.
La même année, il propose sa célèbre classification,
aujourd’hui universelle, des décalages maxillo-mandibulaires. CASE, auteur
antérieur d’une classification similaire lui intentera un procès en plagiat.
S’inspirant d’EVANS, ANGLE “crée” en 1889 un appareil
orthodontique comportant des bagues avec tubes vestibulaires soudés, l’E- ARCH
qui fera carrière.
La thérapeutique est mécaniste et l’orthodontie
américaine, soutenue par un tissu industriel et commercial de plus en plus performant,
se développe rapidement.
En 1908, ANGLE commence à s’intéresser à la croissance
osseuse. En Europe, les appareils fonctionnels ou orthopédiques sont plus
largement utilisés. En effet, huit ans auparavant, ROBIN avait mis au point le
monobloc et en 1909, HERBST présentera sa célèbre bielle à la profession.
Avec ANGLE, le terme de “diagnostic orthodontique” voit
le jour. On parle de Cl 1, Cl 2 div 1, CL 2 div 2, Cl 3 sans inclure encore le
sens vertical ni transversal. Des auteurs comme DUBRECHT critiquent l’approche
d’ANGLE: “nommer n’est pas connaître”, “aucune Cl 2 ne ressemble à une autre ”…
Il faudra attendre la diffusion plus large des méthodes téléradiographiques et
de la photographie pour que s’affine d’avantage le diagnostic morphologique en
orthodontie.
Des radiographies Mains-poignets sont utilisées pour
déterminer l’âge osseux.
Les récidives sont extrêmement fréquentes.
En France, CAUHEPPE fait la distinction entre les
malocclusions liées à des anomalies
1- des bases osseuses,
2- des procès alvéolaires,
3- de la denture.
Il pense que les malocclusions sont le résultat d’une
incompatibilité entre ces trois étages. CAUHEPPE et FIEUX insistent sur la
nécessité de relier toute malposition à un mécanisme étiologique qui doit être
pris en charge et à ne pas cantonner le traitement au seul aspect mécaniste,
finalement symptomatique. ROBIN et CHATEAU parlent de cascade étiopathogénique.
En clair, on ne corrige plus seulement un défaut d’alignement, au risque de le
voir récidiver mais on ambitionne de circonscrire la cause même de la
disgrâce : la dysfonction.
Philosophiquement, ANGLE durant toute son existence était
farouchement opposé aux extractions thérapeutiques, devenues un sujet tabou au
sein de la profession. Pour ANGLE, extraire c’est aller contre la volonté de la
grande nature, “MOTHER NATURE”, qui « ne crée rien en vain ». Plutôt que
d’extraire, il réalisait des expansions. Il enseignait que “la malformation des
arcades était due à un arrêt de la croissance et qu’il suffit de rétablir une
fonction normale pour que la croissance reparte et que tout rentre dans
l’ordre”.
Le E-ARCH (E pour expansion), et la doctrine d’ANGLE sont
diffusées en Europe grâce à son livre: “Malocclusion of the teeth” édité pour
la première fois en 1907 et rencontrent un immense succès.
Constatant que le rétablissement d’une bonne occlusion ne
suffit pas toujours à relancer la croissance, il émet l’hypothèse que des
mouvements de racines sont nécessaires pour transmettre l’expansion que génère
le E-ARCH aux bases osseuses.
Devant le foisonnement d’appareillages et de techniques
utilisés en ce début de siècle, ANGLE sent, le premier, que l’avenir sera à un
appareillage à la fois simple et performant. Préfabriqué, il sera économique et
peu onéreux mais sera néanmoins capable de déplacer une dent dans son ensemble
dans les trois directions de l’espace.
ANGLE mène de longues recherches et de patientes
expérimentations cliniques pour améliorer “l’appareillage”. Le chemin parcouru
en vingt années d’amélioration continue est jalonné d’étapes intéressantes :
1911 Mise au point et commercialisation du PIN & TUBE
APPLIANCE, il s’agit d’un assemblage tenon-tube vertical. Les tubes verticaux,
solidaires des bagues, reçoivent des tenons soudés à un arc élastique. Les
tenons sont dessoudés et ressoudés dans des positions différentes en fonction
des mouvements à produire. Le contrôle des racines est possible mais le système
s’avère extrêmement compliqué à mettre en œuvre pour des résultats généralement
décevants.
1913 Mise au point et commercialisation du RIBBON ARCH (arc
ruban). L’arc est plus large dans les sens occluso-gingival, c’est à dire
qu’il est formé sur le plat et non sur le champ comme on a l’habitude de faire
aujourd’hui. Les bagues portent des consoles ouvertes vers le bas et destinées
à recevoir l’arc que l’on insère de bas en haut.
1925à 1928 Mise au point et commercialisation de
l’EDGEWISE APPLIANCE dont il dira avec justesse: “c’est le dernier et le
meilleur” avant d’ajouter que “Dans l’art, dans toute chose, la suprême excellence
est la simplicité”.
Désillusions :
Quant l’EDGEWISE voit le jour, tout est encore en or ou
en maillechort, le fil comme les attaches. Les attaches se déforment sous la
pression du fil. Les bagues s’adaptent avec des vis de serrage, l’ensemble est
“un peu trop mou ”…
Mais déjà tout est préfabriqué par des fournisseurs de
matériel orthodontique, ce qui vaut à ANGLE une nouvelle volée de critiques de
la part de ses contemporains : “rien ne vaut le sur mesure”, “orthodontie à
visée commerciale”…
ANGLE meurt en 1930, c’est à dire 2 ans après la
naissance de l’EDGEWISE. La méthode, qu’il laisse derrière lui et qui constitue
sans doute son legs le plus accompli est encore imparfaite. L’Edgewise tombe,
presque, dans l’oubli.
Bien qu’ANGLE ait suscité de son vivant controverses et
procès ou qu’il ait été accusé de plagiat, son œuvre considérable le fait
considérer aujourd’hui comme le père fondateur de l’orthodontie moderne.
Eumorphisme.
Au début du Vingtième siècle, l’’Europe est historiquement dans une de ses
phases les plus instables. Une première guerre mondiale et les difficultés
économiques et sociales qui vont avec créent un contexte peu propice à l’essor
de l'orthodontie.
ROBIN à qui l’on peut attribuer la paternité des
thérapeutiques fonctionnelles est médecin de formation. Il est préoccupé par la
« glossoptose ». Le pharynx, qu’il nomme “ confluent vital fonctionnel” est alors
obstrué par la langue, dans une position trop postérieure. Pour ROBIN, esprit
noble animé par des préoccupations de santé collective, un cortège de pathologies
plus ou moins graves peuvent être prévenues grâce au Monobloc :
Dans la longue liste des pathologies du « glossoptosique
» ROBIN ajoute : le menton fuyant, l’étroitesse des mâchoires, l’asthme, les rhinites
à répétition, la respiration buccale, l’instabilité
vaguo-sympathico-endocrinienne, la prédisposition au troubles hépatiques,
gastriques, appendiculaires, le dos voûté et les épaules tombantes, les troubles
intellectuels et l’ instabilité caractérielle, la fatigue et les échecs
scolaires , l’énurésie, la frilosité, la marche et la parole retardées, l’acrocyanose
et l’hyperhydrose etc ....bref, dit-il dans un effort de concision : “
les glossoptosiques sans être des malades sont des mal portants”.
Robin développe le Monobloc, un appareil à l’efficacité
redoutable chez l’enfant en croissance, comme remède à la glossoptose. Robin ne
s’imposera que très difficilement en France alors même que ses travaux jouiront
de la meilleure considération dans plusieurs autres pays européens.
ROBIN proposera une théorie pour expliquer l’efficacité
de son monobloc et définira L’eumorphisme comme « une science qui étudie les dysmorphoses
organiques et squelettiques et les conditions de réalisation de l’équilibre
parfait entre la forme et la fonction ». Il postule qu’il s’agit là
d’un « préalable indispensable à un
développement et à un état de santé optimal».
Pour ROBIN, le plus important est d’établir une bonne ventilation.
L’obtention d’une occlusion parfaite, si chère à ANGLE, n’est pas considérée
avec la même priorité.
Eugénisme : Whites Only.
La science officielle occidentale est embrigadée dans des
recherches politiquement orientées. Les archéologues allemands retracent en les
élargissant les antiques territoires du peuple germanique pendant que leur
collègues, médecins, travaillent à démontrer la supériorité de la race aryenne.
Dans les « possessions » africaines où l'on a souvent « divisé pour régner », des
médecins appliquent la « méthode céphalométrique » aux peuples hutus et Tutsies
“prouvant” la supériorité des uns sont sur les autres. Une partie, mais
une partie seulement, de la population va bénéficier de “l’action
civilisatrice” de l’homme blanc…
La première moitié du siècle connaît de graves récessions économiques
mondiales. De larges couches sociales, en Europe comme en Amérique connaissent
la misère. La « pensée » discriminatoire est tolérée par “ la Morale
publique ” quant elle ne constitue pas le socle des nations.
L’Europe, colonialiste, est un terreau fertile pour
l'idéologie fasciste. Le nazisme s’installe en Allemagne pendant que, partout
ailleurs, règne l’ethnocentrisme. En ces temps sombres, de dérive sémiologique
en « découverte scientifique » intéressée, des peuples entiers
appelés “primitifs”, ou stigmatisés comme « juifs » vont bientôt subir les
pires violences.
Durant cette période de l’histoire de l’humanité, le
concept de race est “vendeur”, en politique, dans les arts et dans la science
elle même.
Après une seconde hécatombe mondiale, les Etats-Unis
d’Amérique se proclament “leaders du monde libre” et “champions de la liberté”.
Pourtant, l’homme noir, à peine affranchi, ne jouit pas encore de ses droits
civiques pendant que la commission Mac Carthy persécute les libres penseurs.
Grâce à MORGAN et à ses recherches sur la mouche drosophile,
le grand public découvre la génétique moderne. La “ génétique Mendélienne ” était
perçue comme celle des petits pois qu’un prêtre aimait regarder pousser en son
jardin… Limitée au monde végétal. Celle de MORGAN s’applique au vivant. De là
vont advenir d’immenses répercussions dans notre discipline.
En Amérique.
ANGLE est mort. Ses disciples, BRODIE et surtout STEINER
continuent à améliorer l’EDGEWISE qui gagne en fiabilité. TWEED, est
enfin accepté à l’école un an à peine avant la mort du maître. Il applique
rigoureusement pendant six ans les méthodes du maître mais il est mécontent de
ses résultats. Il trouve que les cas terminés un peu trop simiesques à son
goût. Il avoue ne pas aimer les profils
convexes : “…You have my confession now, i look with loving to a proeminent
mandible.”
Gêné par la biproalvéolie, il incrimine le principe
non-extractionniste. Après les travaux de MORGAN qui « établissent »
l’indépendance génétique entre la denture et la face il devient de plus en plus
difficile de défendre les positions d’ANGLE pour lequel l’orthodontie doit
tendre à retrouver “l’harmonie naturelle” entre l’occlusion et la face.
On pense alors que normaliser la fonction ne permet pas
de rétablir la morphologie précisément parce que le schéma facial est
“génétiquement” prédéterminé et donc invariable. Les recherches
téléradiographiques entreprises par BROADBENT grâce au mécénat de la famille
BOLTON sont interprétés à tort comme la preuve irréfutable que la croissance du
crâne et de face est figée génétiquement dés la naissance. On sait aujourd’hui
les biais des méthodes de superposition qui ont été employées par BROADBENT.
Informé des travaux de BROADBENT, TWEED édicte qu’il faut
adapter le contenu au contenant (les dents à la face) et reprend ses anciens
cas en réalisant des extractions
Puisque toute possibilité d’agir sur les bases osseuses
est niée, les décalages de Cl 2 et de cl 3 doivent être compensés en inclinant
incisives supérieures et inférieures jusqu’au contact.
TWEED écrit : “ On ne peut plus compter que sur
l’appareil”. Pour JULIEN PHILIPPE, c’est : “la victoire du réalisme le plus
étroit, c’est à dire, celui limité à la dent et à son alvéole au détriment de
la face prise dans son ensemble.
Dans une face qui se développe de manière radiale et
rectiligne comme BROADBENT semble si bien le montrer, TWEED place les incisives
inférieures bien droite par rapport au bord inférieur de la mandibule. La
pensée critique cède du terrain au fétichisme géométrique…
Un peu plus tard, avec l’avènement de la céphalométrie,
TWEED fixe arbitrairement, il le dit lui même, l’angle entre les incisives
inférieures et le plan mandibulaire à 90°. Pour la première fois dans
l’histoire des sciences médicales, une valeur fixée arbitrairement prend force
de loi dans une pensée orthodontique anesthésiée par la recette thérapeutique.
L’orthodontie est alors faite de rigueur procédurière, de
constructions géométriques, de « normes » et de « moyennes ». La “ précision ”
sur le papier cellophane des tracés céphalométriques est au degré prés, au
millimètre prés. Mais la réalité est rebelle.
Des récidives fréquentes sanctionnent les résultats sur
le moyen et le long terme.
Bien que ses conceptions soient à l’opposé de celles
d’ANGLE, TWEED continue à utiliser l’EDGEWISE qu’il développe encore. Il va
transformer l’orthodontiste en plieur de fil et contribuer à l’émergence du
raisonnement biomécanique en introduisant la notion d’ancrage.
Pendant ce temps là en Europe.
Le livre qu’ANGLE a écrit en 1907 a encore son statut de
référence. TWEED est ignoré voire combattu.
DE COSTER en 1935 arrive, après des années d’efforts, à
légitimer l’utilisation de l’acier. Il met au point la soudeuse électrique et
la bande matrice qui vont permettre à tout orthodontiste de fabriquer lui même,
dans son cabinet les bagues nécessaires au traitement.
Négligés en France les travaux de ROBIN trouvent des
échos favorables partout en Europe. ANDRESEN en Scandinavie, BIMLER, FRANCKEL,
BALTERS et STOCKFISCH en Allemagne et d’autres encore en Espagne, en Italie et
en Europe centrale reprennent et développent les travaux de ROBIN. Tout un
arsenal thérapeutique fonctionnel est proposé. Les différents activateurs qui
ont été mis au point durant cette période revendiquent leur filiation au
Monobloc de ROBIN.
Pont, en France va proposer un indice qui serra connu
sous son nom. Cet indice établit une corrélation statistique entre la largeur
transversale de l’arcade et la largeur de la face. Dans le contexte d’une
orthodontie non extractionniste où le déficit d’espace est récupéré presque
exclusivement par expansion au deux arcades, un tel indice est précieux. En
effet, il permet d’indiquer, de quantifier et de limiter le degré de cette
expansion. IZARD propose aussi un indice similaire.
Les extractions sont unanimement condamnées et les
puristes de l’école de stomatologie de Paris dénoncent l’emploi même
d’appareillages et prônent le retour à la rééducation stricte.
L’éternel débat sur la prééminence de
la forme ou de la fonction semble opposer les deux continents
Les années fastes.
Les années 50 correspondent à une période de croissance à
l’échelle mondiale. Les pays du tiers monde commencent à s’affranchir du
colonialisme. Le plan MARSCHAL aide l’Europe à effacer les séquelles d’une
guerre fratricide. Le mode de vie américain est admiré, porté par une puissance
médiatique sans précédent dans l’histoire de l’humanité. L’orthodontie se
développe très rapidement.
L’EDGEWISE de TWEED, sans concurrent, va profiter de
cette expansion. Et puisque la « technique » de TWEED marche, les
innovations se font plus rares trouvent de moins en moins un écho favorable. Les
adeptes, qui essaiment dans le monde, ont tendance à sacraliser la méthode du
maître. La TWEED FOUDATION devient la Mecque des orthodontistes qui se
complaisent dans une confortable mais fructueuse stase évolutive.
Quelques innovations cependant vont venir améliorer
l’ergonomie orthodontique. Grâce à l’alginate, les empreintes jusque là
réalisées en plâtre se font plus commodes. La qualité des aciers orthodontiques
s’améliore. Le composite de collage va bientôt éliminer les étapes rébarbatives
du baguage.
Les forces utilisées, trop lourdes, valent aux
appareillages orthodontiques une réputation d’instruments de torture. Des
courants de pensée attachés à l’emploi de forces légères existent depuis
JOHNSON, 1938. L’inertie inhérente au dogme et à la technique EDGEWISE de TWEED
freine la propagation des idées nouvelles au sein de la profession qui rebute à
se remettre en cause.
BEGG, qui a quitté l’école de ANGLE pour l’Australie avant
le triomphe de TWEED développe en autarcie une méthode connue sous le nom de
technique du fil léger (light wire). JARABAK, s’intéressant aux surfaces
radiculaires des dents permanentes fait de même et préconise l’emploi de
boîtiers à lumière plus étroite (018’’ inch) pour obtenir un meilleur contrôle
avec des fils plus légers.
RICKETTS, introduit une méthode de traitement qui va
rencontrer un succès important. Issue de l’EDGEWISE, sa méthode est en rupture
totale avec celle de TWEED. Tout d’abord, et l’histoire lui donnera raison,
RICKETTS croit à la possibilité de modifier orthopédiquement la face. Il
propose une orthodontie plus ambitieuse dans la mesure où l’action
thérapeutique, limitée à la zone alvéolo-dentaire chez TWEED, est élargie aux bases
squelettiques. Contrairement à TWEED, il accorde de l’importance à l’esthétique
faciale multiraciale et aux facteurs fonctionnels. Les travaux de RICKETTS sont
plus rapidement acceptés en EUROPE.
TWEED a fixé ses normes “arbitrairement”, STEINER calcul
ses moyennes sans même se préoccuper de l’écart-type sur un échantillon d’une
vingtaine d’étudiants tous WASP (White Anglo-Saxons et Protestants) et
RICKETTS, en accord avec la “variabilité biologique et ethnique”, proposera des
valeurs statistiques issues d’échantillons géants segmentés selon la diversité
des types faciaux américains. Qu’il soit anglo-saxon, Hispanique,
afro-américain ou asiatique, chaque patient bénéficie de « références »
statistiques avec écart type, adaptées à ses caractéristiques ethniques d’une
part et à son âge d’autre part.
Sur le plan thérapeutique, RICKETTS qui insiste sur
l’approche globale de l’individu, va proposer la segmentation des arcs dont
découle un meilleur contrôle de l’action thérapeutique des appareillages. Empiriquement,
il ébauche la future biomécanique orthodontique.
Sous les pavés, La science…
Après la seconde guerre mondiale, de nombreux vétérans
vont se plaindre à la « Elgin Watch Company ». Leurs tocantes ne sont pas
revenues indemnes du théâtre des opérations. Les conditions très rudes et la
corrosion ont provoqué le grippage des ressorts. Les ingénieurs d’Elgin
prennent l’affaire à cœur et développent un nouvel alliage métallique,
l’Elgiloy®. RICKETTS est le premier à l’utiliser en orthodontie ce
qui permet aux appareils orthodontiques de développer des forces plus légères.
Pour le grand public, les « bagues » font moins mal, l’orthodontie est mieux
vécue par les patients.
Au plan technique, les bracketts développés par RICKETTS
intègrent, pour la première fois, des informations thérapeutiques de torque et
d’angulation fixées par construction. Cette « astuce » rend plus aisé
le travail au fauteuil et sera reprise ensuite par les adeptes de l’EDGEWISE de
TWEED qui commence sa mue vers les techniques dites de STRAIGHT WIRE ou d’arc
droit. Ce n’est plus l’arc, que l’on doit plier avec patience et minutie, qui
porte l’information de positionnement mais les bracketts, collés une fois pour
toute sur les dents. PIERRE PLANCHE proposera, bien des années plus tard, des
informations de positionnement variables selon la typologie faciale. Aujourd’hui,
ces informations peuvent facilement être individualisées pour chaque cas grâce
au collage indirect et aux bases compensées.
En restaurant la primauté de l’Arc sur les bracketts,
BURSTONE enracine définitivement la biomécanique orthodontique dans le terreau
fertile des sciences mécaniques. La signification même de l’arc orthodontique
évolue. L’arc est un ressort qui sert à développer des forces et des moments
pour produire les mouvements désirés. Du point de vue galénique, forces et
moments développés par les appareillages orthodontiques sont les vrais
principes actifs transmis au parodonte, lieu des modifications biologiques
thérapeutiques. Il ne s’agit plus de « bien » plier des arcs à la
forme mais de concevoir des ressorts aux effets mécaniques parfaitement
calibrés et prédéterminés. Il démontre le bien-fondé de la segmentation des
arcs. Sa technique de traitement est servie par un alliage de Titane et de
Molybdène qu’il a fait développer à partir d’un cahier des charges très précis.
Cet alliage est aujourd’hui le meilleur en pratique orthodontique parce que
seul il marie un bon module d’élasticité à une plasticité créative.
L’Orthodontie aujourd’hui.
L’orthodontie est maintenant pratiquée presque partout
dans le monde. La conception mondialisée de l’optimum individuel induit des
normes et des références nouvelles à l’échelle planétaire. La demande explose.
Bien que BURSTONE ait depuis longtemps mis en lumière ses
bases rationnelles, la carence en enseignement biomécanique dans les
universités ne permet plus aux praticiens d’appréhender, avec l’aisance et la
rigueur nécessaire, l’essence physique et mécanique des appareils qu’ils
utilisent. L’«arsenal » thérapeutique compte quelques centaines de
techniques qui se veulent de plus en plus «simples » et « automatiques »
alors même que la majorité des praticiens n’est pas armée de la lucidité
nécessaire.
Une technique, aujourd’hui est un package marketing reposant
sur la triade formation - recette - matériel. Le business-plan est toujours le
même : La formation est assurée par un praticien renommé rétribué au cours ou à
l’année. Le matériel est le plus souvent spécifique et protégé par des brevets
sans innovation aucune, le but étant de créer un segment de marché captif. La
recette thérapeutique, une succession stéréotypée d’arcs vendus en sachets ou à
l’unité, est imposée au patient souvent sans aucune possibilité
d’individualisation. Les “différences” entre ces techniques se résument parfois
à quelques degrés de plus ou de moins dans l’angulation ou le torque de tel ou
tel brackett...
Des liens de plus en plus étroits se développent entre
médecins leaders d’opinion et fabricants de matériel. Sans être a priori
suspect, cet état de fait pousse à plus de vigilance et de lecture critique de
la production scientifique actuelle. La recherche fondamentale qui seule peut
mener à des avancées importantes est noyée dans ce déluge commercial.
Enfin, et même si des progrès décisifs ont été réalisés
au niveau technique et matériel (nouvelles imageries, nouveaux alliages…) des
avancées conceptuelles, décisives, léguées par les générations précédentes
n’arrivent pas à s’imposer dans cette foire marchande qu’est devenue la techno
science orthodontique d’aujourd’hui. Le confort de l’habitude aidant, peu de
praticiens remettent en cause leur méthodologie thérapeutique.
Conclusion
L'histoire nous enseigne que toutes les évolutions
majeures en orthodontie s’opèrent sous l’impulsion de trois facteurs:
L’évolution des concepts scientifiques au sens le plus
général.
L’évolution des matériaux.
L’esprit de synthèse et de système d'un grand homme.
L'archéologie des techniques orthodontiques indique un
lien étroit, machinal, entre les outils disponibles et les conceptions
thérapeutiques. Que de grands progrès sont nés par l'outil, advenu par la grâce
de l'imagination et de la persévérance d’un grand Homme.
Aujourd'hui, nul besoin de persévérance quand, dans nos
lieux d’exercice, des écrans nous permettent de tout concevoir et de tout
réaliser. Mais l’imagination créatrice et l'esprit critique, inspecteurs
permanents des évidences, semblent nous faire défaut.
Ainsi entre ceux qui traitent l'angle "ANB" et
ceux qui chaque semaine inventent l'appareil idéal, le bon sens autant que
l'idéal des anciens se perdent au mieux dans le sectarisme, au pire dans
l'affairisme. Des mots anciens ou nouveaux, dont
la sémantique et les droits sont parfois déposés et réservés, criés par cent
chapelles différentes et cent firmes concurrentes, tiennent comme des rênes
invisibles le "sens clinique" du praticien, devenu prescripteur.
La raison est marginale dans cette publi-science qui à
longueur de congrès, sature et pollue l'espace naturel du débat scientifique.
Pr H. KHAYAT.
Spécialiste en Orthopédie Dento-Faciale
Polyclinique Dentaire Casablanca
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l'auteur.
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